Question de Hillel :
J’ai des baskets avec de longs lacets et j’ai l’habitude de faire un double nœud chaque jour, afin que mes lacets ne traînent pas par terre. Est-ce que j’ai le droit, le jour de Chabbat, de faire un double nœud ?
Réponse :
La Michna dans le traité Chabbat (111b) enseigne qu’il est interdit, le jour de Chabbat, de faire certains types de nœuds — comme ceux du matelot ou du chamelier. En revanche, il est permis à une femme de nouer sa tunique.
Les Richonim débattent pour déterminer pourquoi seuls les nœuds de ces voyageurs sont interdits.
Selon Rachi et le Roch, c’est parce qu’il s’agit de nœuds faits pour durer.
Selon le Rif et le Rambam, la raison est différente : ces nœuds sont à la fois artisanaux et destinés à durer dans le temps.
Par conséquent, d’après Rachi et le Roch, l’interdit torahique est enfreint dès lors que le nœud est destiné à durer — même s’il n’est pas artisanal. Tout nœud temporaire serait donc permis.
Mais selon le Rif et le Rambam, l’interdit torahique n’est enfreint que si le nœud est à la fois artisanal et fait pour durer. Si une seule de ces conditions est remplie, il ne s’agit que d’un interdit rabbinique. Tout nœud qui ne correspond à aucun de ces critères est entièrement permis.
À première vue, donc, tout va bien.
En effet, un double nœud pour les lacets de chaussures n’est ni fait pour durer (puisqu’on les défait à chaque fois qu’on se déchausse), ni de nature artisanale.
Cependant, le Chilté Guiborim écrit qu’il convient d’être rigoureux et de ne pas faire de double nœud le jour de Chabbat, et ce pour une raison intéressante : on ne sait pas si un double nœud est considéré, à l’époque du Talmud, comme un nœud artisan.
Si tel était le cas, même aujourd’hui, faire un double nœud constituerait un interdit — au moins rabbinique — sur nos chaussures.
Le Rama (O’’H 317.1) tranche comme le Chilté Guiborim : il écrit qu’en cas de besoin, on peut détacher un double nœud le jour de Chabbat.
Mais qu’en est-il de faire un double nœud ?
Ainsi, la coutume qui s’est répandue dans les communautés ashkénazes est d’être rigoureux et de ne pas faire de double nœud le Chabbat.
Cependant, le Hida, ainsi que de nombreux décisionnaires, relèvent que ce n’est pas l’avis du Choul’han Aroukh. Et — comme le note le Hida lui-même — de nos propres yeux, nous voyons que les gens ne tiennent pas compte du Chilté Guiborim, et font des doubles nœuds le jour de Chabbat.
Plus encore, le Divré Yatsiv— l’admour de Tsanz, un des grands décisionnaires ashkénaze — écrit explicitement que la rigueur ne s’applique que lorsqu’on a l’intention de laisser le nœud plus de 24 heures. Mais s’il est destiné à être défait le soir même, il n’y a aucun interdit.
Le ‘Hazon Ich abonde dans ce sens : il estime que les propos du Rama ne relèvent que d’une coutume et non d’une obligation halakhique.
Ainsi, le Or Létsion, Rav Ovadia Yossef, Rav Moché Lévi zatsal et d’autres décisionnaires séfarades tranchent que faire un double nœud le jour de Chabbat est autorisé, tant qu’il s’agit d’un nœud temporaire jusqu’à 7 jours maximum.
Conclusion :
Faire un double nœud le jour de Chabbat est une rigueur adoptée par certaines communautés ashkénazes, mais ne relève pas d’un interdit explicite. Selon de nombreux décisionnaires — tant séfarades (Hida, Sédé Hemed, Or Létsion, Rav Moché Lévi, Rav Ovadia Yossef zatsal) qu’ashkénazes (Aroukh Hachoul’han, Divré Yatsiv, ‘Hazon Ich) — il est permis de faire un double nœud à condition qu’il soit provisoire, c’est-à-dire destiné à être défait dans les 24 heures, voire dans un délai de quelques jours (jusqu’à 7 jours maximum).
Et pour conclure avec les mots mêmes du Rav Ovadia Yossef zatsal :« Celui qui se montre rigoureux en sera béni, mais en cas de besoin, il n’y a pas lieu d’être strict. »
Ainsi, mon cher Hillel — ou toi, cher lecteur — si pour une quelconque raison il t’est préférable de faire un double nœud comme à ton habitude, no stress : tu peux continuer à le faire, tant que cela reste dans les délais indiqués plus haut.
(Voir ‘Hazon Ovadia, tome 5, p. 57 ; Or Létsion, tome 2, chap. 29.1)
Héyé Chalom et à très bientôt sur question au Rav 💡
R. Yehouda Elbilia
PS : Au fait, tu sais d’où ça vient, cet interdit de faire des nœuds le Chabbat ? Où est-ce qu’on faisait des nœuds dans le Michkan pour que ça devienne un interdit Torahique ? Eh bien figure-toi que c’était pour… pêcher le hilazon ! Pour obtenir la fameuse teinture tekhélet utilisée pour les tentures du Temple, les habits du Cohen gadol, on avait souvent besoin de rafistoler les filets de pêche — et ça, ça impliquait de faire des nœuds solides. Voilà pourquoi ce type de nœud est devenu l’un des 39 travaux interdits.




