Azkara d’Élie Marey – Du Sinaï à la Shoah, la force de la transmission

Chaque année, le silence grandit : les survivants de la Shoah disparaissent, emportant avec eux leurs souvenirs.

Jusqu’à présent, ils pouvaient raconter leurs récits, leur histoire. Comment ils ont réussi à vivre dans les camps de concentration ou cachés chez des familles de résistants. Comment ils ont affronté la mort, puis trouvé la force de se relever et de fonder un foyer. Comment ils ont reconstruit leur vie, parfois même refait carrière.

Mais ces témoins nous quittent. Bientôt, il ne restera plus que des photos, des livres, des témoignages écrits ou enregistrés pour s’instruire sur la Shoah et comprendre ce qui s’y est passé.

Alors, qui nous dit que cet épisode de l’histoire de l’humanité ne sera pas oublié ?

M. Marey était l’un de ces Juifs qui habitait Tours. Il s’enfuit avec sa famille en Italie, mais fut arrêté lors d’un contrôle par la police puis envoyé de Florence vers Birkenau puis Dachau.

Des anecdotes, il en avait. Il eut la chance d’être rattaché, au bout d’un certain temps, aux prisonniers de guerre et non comme Juif, ce qui lui permit de recevoir régulièrement des colis de la Croix-Rouge. Les cigarettes qu’ils contenaient servaient au troc : il demandait alors aux SS, en échange, de le laisser se laver de temps à autre. Ainsi, il échappa aux maladies qui décimaient le camp.

Plusieurs fois, il réussit aussi à voler des pommes de terre, les cachant entre ses jambes en les attachant entre elles avec un lacet. Un jour, il en avait pris de grosses et un SS le remarqua. Celui-ci lui lança : « Tu en as des grosses, toi… »

Lorsque les Alliés entrèrent dans le camp à Dachau le 29 Avril 1945, il restait encore des soldats allemands. Un soldat allié lui tendit une arme pour tuer l’un d’eux. L’Allemand était livide… Mais M. Marey refusa. Voilà la bonté d’un Juif : il ne cherche pas à se venger, il cherche uniquement à promouvoir la vie.

Au-delà de ces instants d’espoir où il trouva une étincelle de vie, les séquelles psychologiques de tout ce qu’il endura restèrent gravées jusqu’à la fin de ses jours.

Il avait environ 20 ans lorsque la guerre prit fin. Il avait perdu son père et sa mère. Son frère, soldat français, ne le reconnut même pas à l’hôpital en Suisse, tant il était maigre et affaibli.

M. Marey était un battant. Lors de nos rencontres le dimanche, il me disait :

« Je vais bientôt fêter mes 99 ans. J’arriverai aux 100 ! Toujours avec ce sourire ému : « Vous savez, je n’ai plus d’amis, ils sont tous partis… Mais c’est comme ça. Non non, je suis en bonne santé, j’y arriverai. »

Et il est décédé quelques mois après son centième anniversaire.

Après la guerre, il voyagea en Amérique latine. Il me raconta qu’il y rencontra des jeunes filles avec qui il aurait pu se marier, mais il décida autrement : il voulait épouser une femme juive. Ce qu’il fit en rentrant en France. Il eut une fille, des petits-enfants, tous juifs grâce à D.

Respectueux envers moi, il me demanda un jour d’acheter des mezouzot pour sa maison à Deauville. Je le fis avec joie. Jamais je n’abordais avec lui la religion, c’était toujours lui qui m’en parlait.

Chaque année, en avril, revenaient les cauchemars. Le jour de sa libération, même à 100 ans, s’accompagnait toujours d’une cuillerée d’anxiété.

Il ne vécut pas sa vie en pause. Il fit fortune avec les tissus Marey, connu des politiques et des grandes marques de vêtements. Mais son passé douloureux l’accompagna toujours.

Mes amis, certes ces grands témoins nous manquent. Il est certain que les commémorations de la Shoah ne seront plus jamais les mêmes sans eux. Mais détrompez-vous : la Shoah restera gravée à jamais dans la mémoire de l’humanité. Car la force de la transmission dépasse celle d’une preuve irréfutable.

Lorsque D. S’est révélé à Israël au mont Sinaï, Il n’a pas dit : « Je suis H’, votre D., qui ai créé le monde », mais : « Je suis H’, votre D., qui vous ai fait sortir d’Égypte. »

Pourquoi ne pas avoir évoqué la création, ou même avoir ajouté les deux ?

Parce que nul n’a vu la création du monde, tandis que la sortie d’Égypte fut vécue par tout un peuple.

Ce vécu collectif, transmis de génération en génération à travers nos prières, le kiddouch, et tant d’autres mitsvot, constitue le fondement même de notre foi — une foi qui ne dépend pas de démonstrations philosophiques, mais d’une expérience vécue.

D. sait que la foi ne doit pas rester l’apanage des érudits. Il ne nous demande pas de Le trouver à travers des analyses complexes, mais à travers l’histoire vécue de notre peuple; par la force de la kabala-transmission de générations en générations](Sefer Haberit)

Il en est de même pour la Shoah. Même lorsque les derniers survivants auront quitté ce monde, le souvenir ne disparaîtra pas. Car le peuple d’Israël vit de la mémoire des événements qui l’ont façonné. Des milliers d’années après l’Égypte, nous nous en souvenons comme si c’était hier.

La Shoah, elle aussi, est un tournant majeur de notre histoire. Elle restera gravée en nous, comme le numéro tatoué sur le bras de nos anciens. Pas besoin de témoins vivants : le récit, porté et transmis, suffira pour l’éternité.

L’histoire d’Israël n’est pas extérieure à lui : elle est inscrite dans son ADN. Et c’est cela qui, génération après génération, fait son invincibilité.

Élie Marey a rejoint ses proches et son épouse dans les cieux depuis un an, ce Chabbat Parachat Ekev.

La vie est imprévisible. Elle nous bouscule, nous surprend, parfois nous brise… mais elle reste belle pour qui choisit d’avancer malgré tout.

Élie ben Nissim Marey en est l’exemple : il a connu l’horreur, mais aussi l’amour, la famille et la réussite.

À nous de garder cette force, pour faire de notre vie un témoignage de courage et d’espérance, yehi zihro barouh- que son souvenir soit source de bénédictions pour sa famille et pour nous tous, Amen.

Édito

Hello les amis, Dites-moi… vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi j’ai intitulé mon site Dvar Matok ?

Eh bien figurez-vous qu’à l’époque, quand j’étais encore jeune 😂, mon oncle Y. me disait souvent lors de nos rencontres, en hébreu :

“Yech lekha eze Dvar Matok al haParacha?” — Tu as un petit Dvar Torah doux sur la Paracha ?

Alors voilà… il est là. Doux, agréable… et parfois même aigre-doux, dirais-je.

Oui, j’aime bien vous piquer un peu, vous surprendre, vous faire réfléchir autrement.

Allez, c’est reparti de plus belle.

À très vite, et n’hésitez pas à me laisser un feedback dans les commentaires ou par mail.

R. Yehouda

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