Peut-on porter à l’intérieur d’un square pendant Chabbat ?

Grande question d’actualité : Bonjour Rav, nous habitons en France (ou à l’étranger) dans une ville où il n’y a malheureusement pas de Erouv municipal. Le Chabbat après-midi, nous descendons au petit square de jeux avec les enfants. Le parc est entièrement fermé par des barrières.

A-t-on le droit, par exemple, de prendre un mouchoir dans les toilettes du parc pour s’essuyer le nez en plein hiver ou en saison d’allergies ? A-t-on le droit de porter un enfant sur quelques mètres au milieu des balançoires ? Ou même, peut-on laisser un livre ou un ballon dans le parc depuis le vendredi après-midi pour pouvoir s’installer et en profiter le Chabbat ?

Réponse :

Introduction : Le Chabbat, la rue et la maison

Pour bien saisir l’enjeu, reprenons d’abord les bases de notre sainte Torah. D’après les lois de la Torah, il n’existe que deux domaines :

•​Le Domaine Public (Reshout Harabim) : Un endroit large d’au moins 16 coudées (environ 8 mètres) et ouvert aux deux extrémités. S’il est bordé de murs sur les côtés, ceux-ci doivent être espacés d’au moins 16 coudées. Pour la Torah, ce passage doit être parfaitement droit et traversant d’un bout à l’autre (sans tourner ni buter sur un bâtiment), à l’image des voies du désert. De plus, selon de nombreux décisionnaires, il faut qu’y transitent 600 000 personnes par jour ; sans cela, l’interdit n’est que d’ordre rabbinique (Choulhan Aroukh O.H. 303:18; Hazon Ich érouvin 107.8).

• Le Domaine Privé (Reshout Hayahid) : Un espace qui vous appartient, ou qui appartient à des partenaires, et qui est entouré de barrières. C’est votre maison, votre immeuble, la synagogue.

D’après la Torah, il est strictement interdit de sortir un objet de la maison vers la rue, et inversement.

Mais nos Sages sont venus ajouter des barrières de protection. Ils ont interdit de porter d’un domaine privé à un autre domaine privé appartenant à deux personnes différentes (comme du palier de l’immeuble à chez le voisin) sans faire ce qu’on appelle un Erouv Khatserot (la fusion des cours).

Ils ont aussi défini d’autres zones :

• La Carmelit (כרמלית) : Un endroit qui n’a pas de murs, mais où la foule ne circule pas de manière dense (un champ, une forêt).

• L’endroit neutre (Makom Patour – מקום פטור) : Un espace situé en plein milieu de la rue, sur lequel les gens ne marchent pas. Un exemple moderne parfait ? L’horodateur dans la rue, ou une borne de stationnement ! S’il fait plus de 80 cm de haut (10 tefahim) et moins de 32 cm de large (4 tefahim sur 4), c’est un Makom Patour. Un endroit neutre sur lequel une personne pourrait, en cas d’oubli, poser un mouchoir ou tout autre objet qu’elle a trouvé par inadvertance dans sa poche en sortant de la synagogue.

Mais alors, c’est quoi ce « Square » ?

Revenons à notre jardin public de quartier. Il est fermé par des barrières de tous les côtés. Des barrières ou des haies de plus de 10 tefahim (80 cm) de tous les côtés. Alors, qu’est-ce que c’est ? Un domaine public ou privé ?

Public ? Certainement pas ! Ce n’est pas un lieu de passage ouvert où les voitures et les piétons circulent pour traverser la ville.

Alors, c’est un domaine privé ? Oui, mais attention… C’est là que la Halakha introduit un concept fondamental : la différence entre une Cour (Khatser) et un Enclos (Karpef – קרפף).

Une cour, c’est un endroit attenant à la maison où l’on vit. C’est un domaine privé absolu.

Un Karpef, c’est un terrain qui est bien entouré de barrières, mais qui n’a pas été fermé obligatoirement dans le but d’y habiter (Chelo Le-Dira). Par exemple, un enclos pour stocker du bois, ou un champ agricole.

La règle du Karpef est très simple :

• S’il est petit (moins de 5 000 coudées carrées, ce qu’on appelle Beit Sa’atayim, la taille de la cour du Tabernacle, environ 1 150 m²), nos Sages permettent d’y porter s’il est bien clôturé comme il se doit.

• Mais s’il est plus grand que cela, ils ont interdit d’y porter, car visuellement, cela ressemble trop à un domaine public !

D’où vient cette superficie ?

C’est exactement la superficie du Michkan (le Tabernacle) qui faisait 100 coudées (amot) de long sur 50 coudées de large. Soit environ 50 mètres sur 25 mètres.

« Un endroit clos où personne n’habitait, si ce n’est la Chéhina (Présence divine) qui reposait à l’intérieur » [‘Aroukh Hachoulhan 358.3]

Pourquoi les tomates nous interdisent de porter, mais pas les roses ?

Pour comprendre notre square, il faut regarder ce qu’il y a dedans.

Le Choulhan Aroukh (Siman 358) nous enseigne que si on a un grand terrain fermé, mais qu’on y plante des semences pour l’alimentation (des légumes, des céréales, etc.), on annule le statut de « demeure » du lieu, bien que celui-ci soit juxtaposé à notre propre maison. Pourquoi ? Parce qu’un champ agricole n’est pas un lieu de vie. L’homme n’y marche pas pour le plaisir, il y travaille. Donc, si le champ fait plus de Sa’atayim, il devient interdit d’y porter.

Mais attention ! Les décisionnaires (Chou »t Melamed Leho’il Siman 66, le Maharcham dans Orhot Hayim O.H. 358, et d’autres encore) font une distinction magnifique :

Si ces plantes ou ces arbres ont été plantés uniquement pour le paysage, pour l’ornement, pour la beauté ou pour l’ombre, cela n’annule pas du tout le statut de demeure ! Au contraire, le beau paysage, les fleurs, c’est le propre même du plaisir de la maison et de la vie de l’homme !

C’est pour cela qu’un carré floral au milieu du jardin reste considéré comme « aménagé pour la demeure » (Houkaf Le-Dira), et on peut y porter sans aucune limite de taille !

Nos parcs modernes

C’est ici que se trouve le cœur de notre sujet, et c’est une sevara (logique) d’une beauté incroyable.

Certains pourraient objecter en regardant le Choulhan Aroukh (Siman 358 et 362) et dire : « Regardez, il y a des arbres et de l’herbe, c’est un Karpef agricole ! »

Mais c’est une erreur totale de comparaison !

Dans le Choulhan Aroukh, on parle d’un endroit où les barrières sont là pour protéger ce qui pousse (les fruits, les légumes) contre les voisins, les voleurs ou les bêtes. L’homme n’est là que pour servir la terre.

Dans nos squares de quartier avec toboggans et balançoires, c’est exactement le contraire :

1. Les barrières sont pour l’homme : Elles sont là pour protéger nos enfants, pour qu’ils ne courent pas sur la route, et pour délimiter leur espace de jeu.

2. Le végétal est au service de l’homme : Le gazon, les arbres, ne sont pas là pour être récoltés ou vendus au marché ! Ils sont là uniquement pour le plaisir des yeux, pour l’ombre, pour que l’on puisse s’y allonger. C’est exactement le statut des « semences d’ornement » qui ne détruisent jamais le statut de demeure !

3. C’est notre « salon extérieur » : Dans nos appartements de ville ou de banlieue, nous n’avons pas de grands jardins privés. Le square est, au sens le plus littéral de la Halakha, la cour commune des immeubles alentour. Il a été construit par la ville pour le plaisir et l’utilisation des citoyens. Ils paient d’ailleurs leurs impôts pour cela également. On y fait ce qu’on ne peut pas faire dans nos salons trop petits : courir, jouer au ballon, s’installer pour lire au grand air, faire le goûter des enfants, C’est l’essence même de la « demeure de l’homme et de ses usages » (Dirat Adam ou-Tshmichav — voir le Michna Beroura et le Biour Halakha sur place, Choulhan Aroukh 358:1; voir Igrot Moché O »H t.1 s.139 concernant la ville de Manhattan).

Et peu importe si ce jardin n’est pas collé physiquement à votre porte d’entrée et qu’il faut marcher dans la rue pour y arriver. Du moment qu’il est dans le quartier, il sert les habitants des maisons alentour. (Voir Rama 358:1 ; Michna Beroura s.k. 16.)  Note pour les initiés : tout le débat autour de cet avis permissif (lorsque le karpef n’est pas ouvert directement vers notre maison) ne concerne que le Karpef situé en dehors de la ville, car il est alors difficile de le considérer comme lié à l’habitation. Ce n’est pas le cas de nos squares, qui sont situés au cœur même de la ville ou dans son prolongement immédiat des 70 coudées. Voir Beour Halakha (ibid; Kaf Hahayim 359.1)

En conclusion :

Puisque ces parcs de jeux sont fermés par des barrières pour la sécurité, et qu’ils sont aménagés exclusivement pour le bien-être, le repos et le jeu des habitants :

Ils ont le statut de Domaine Privé fermé pour l’habitation (Houkaf Le-Dira) !

Par conséquent, il n’y a aucune différence de taille. Même si le parc est immense et dépasse largement les 1 150 m² (Sa’atayim) :

Il est donc permis de porter à l’intérieur du parc le Chabbat votre mouchoir tranquillement ; de gambader avec votre enfant dans les bras et même d’y laisser des livres ou des jouets depuis le vendredi pour en profiter sereinement le Chabbat après-midi avec vos enfants.

Une limite importante : Le cas des parcs d’attractions

Attention toutefois à ne pas confondre notre square de quartier avec un parc d’attractions payant (comme Disneyland Paris ou le Parc Astérix) ou une fête foraine installée pour la saison.

Même si vous séjournez à l’hôtel juste à côté et que vous disposez d’un pass (autour du bras) vous offrant un accès libre pour vous y promener sans faire de jeux interdits, il y sera strictement interdit d’y porter si l’espace dépasse les 1 150 m².

Pourquoi ? Parce que ces grands parcs ou ces zones de jeux éphémères ne sont pas conçus pour être le prolongement naturel des habitations environnantes, ni pour faire office de cour commune à leurs résidents. Ils ont une essence purement commerciale et touristique, destinée à un public extérieur à la ville.

N’étant pas structurellement liés aux foyers du quartier, ils conservent leur statut de Karpef (non destiné à la demeure) qui est interdit.

Ce pssak a été écrit après concertation avec mon ami le Rav Avraham Lassri (responsable du service Erouv du Colel Darke Horaa LeRabanim) et le Rav Moché Berlin (Rav du Moked HaErouv en Israël).

Bon limoud les amis et Chabbat Chalom,

R. Yehouda

Édito

Hello les amis, Dites-moi… vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi j’ai intitulé mon site Dvar Matok ?

Eh bien figurez-vous qu’à l’époque, quand j’étais encore jeune 😂, mon oncle Y. me disait souvent lors de nos rencontres, en hébreu :

“Yech lekha eze Dvar Matok al haParacha?” — Tu as un petit Dvar Torah doux sur la Paracha ?

Alors voilà… il est là. Doux, agréable… et parfois même aigre-doux, dirais-je.

Oui, j’aime bien vous piquer un peu, vous surprendre, vous faire réfléchir autrement.

Allez, c’est reparti de plus belle.

À très vite, et n’hésitez pas à me laisser un feedback dans les commentaires ou par mail.

R. Yehouda

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