Alors que le Am israël arrive à la 40e année d’errance dans le désert, celui-ci s’apprête à faire son entrée en terre d’israël avec Yehoshoua Bin-Noun.
Moché rabbenou, encore vivant, reçoit dans la tente d’assignation les tribus de Gad et Reouven. Ces deux tribus viennent chez Moché rabbenou et lui disent « Nous avons de nombreux cheptels d’animaux, et voilà que la terre que nous avons conquis de Sihon et de Og, qui sont au-delà de la terre d’Israël, au-delà du Jourdain, sont des terres fertiles, propices pour l’élevage et l’agriculture. C’est là que nous voulons dresser notre camp, quitte à donner de notre part d’héritage de la terre d’Israël à nos frères. »
Moché rabbenou qui entend leurs demandes, s’effroie. Comment vos frères vont faire la conquête, vont se battre pour hériter de la terre de leurs ancêtres, et vous, vous allez rester des terres en dehors du Jordain ? Mais voilà que ces derniers s’engagent à faire la guerre aux côtés du Am Israël, et plus encore, d’être les premiers bataillons, ceux qui ouvrent la guerre.
Moché acquiesce.
Mais au fond, une question persiste : pourquoi Gad et Réouven souhaitent-ils habiter hors d’Eretz Israël ? Pourquoi ne pas hériter, comme tous les autres, de la terre sainte elle-même ?
Les maîtres nous offrent ici une lecture bien plus profonde.
Le Tseror Hamor, rapporté dans le Chem MiChemouël, explique que de la même manière qu’il existe dix canaux de Kédoucha dans le monde, il existe aussi dix canaux d’impureté. La terre d’Eretz Israël est liée naturellement aux dix séphirot de sainteté. Mais il existe d’autres sphères d’influence, celles de la Toum’a.
Et les terres de Sihon et de Og, bien qu’en dehors des frontières d’Eretz Israël, sont justement ancrées dans ces sphères d’impureté.
Pourquoi alors les deux tribus veulent-elles y habiter ? Parce qu’elles ont la capacité de renverser l’impureté et de la transformer en sainteté.
Réouven, par exemple, qui a commis une faute — celle liée à la couche de son père —, a su par la suite s’en relever et inverser l’énergie négative. Il connaît cette zone obscure, il sait y agir.
Gad, lui, représente la justice, la rigueur, la force capable d’abattre la Toum’a. Sa nature profonde le prépare à ce combat spirituel.
Et ce n’est pas un hasard si Moché lui-même, avant sa disparition, bénit la tribu de Gad en disant : « Béni soit Gad, comme un lionceau il campe ; il déchire le bras et même la tête. »
Rachi commente que l’on reconnaissait les ennemis tués par Gad, car ils étaient tranchés depuis la tête jusqu’au bras — symboles de la pensée et de l’action, du haut et du bas.
Cela montre que Gad savait frapper avec précision et justice, contre ceux qui oppressaient Israël.
C’est ce grand guerrier, capable de lier l’esprit et l’action, qui sait renverser ses adversaires avec discernement. Non pas dans la brutalité gratuite, mais dans une maîtrise puissante, au service du bien.
Leur demande dépasse donc l’aspect économique. Elle est profondément spirituelle. Ils veulent vivre sur ces terres pour neutraliser les forces impures qui s’y rattachent, et y instaurer la Kédoucha.
Ceci étant dit, on ne peut non plus étouffer l’aspect matériel de leur requête : leur cheptel est nombreux, et les terres sont fertiles.
Mais justement — et c’est là un enseignement majeur —, le spirituel et le matériel ne sont pas opposés.
Une personne ne peut influencer le monde que si elle est réellement connectée à lui, qu’elle y est engagée, ancrée. Afin de pouvoir transformer cette réalité, il nous faut avoir un pied dans le réel, dans la civilisation, même si celle-ci est parfois éloignée de la Torah.
On ne peut comprendre ou juger un phénomène que si l’on en a l’expérience.
On ne peut parler de ceux qui vivent dans l’impureté sans avoir approché leur quotidien, tel se trouve être l’enseignement des Bné Gad et Bné Réouven : eux, riches, travailleurs de la terre, se manifestent comme capables de conjuguer matière et esprit, action et élévation. Voilà précisément qui les rend dignes d’hériter de ces terres.
Alors, nous qui nous trouvons en été, en pleine période de vacances, nous voyageons aux quatre coins du globe : à la montagne, à la mer, dans des maisons avec piscine, confrontés à la découverte d’autres cultures, d’autres modes de vie.
Ne nous empressons pas de les rejeter d’un bloc ou de les juger trop vite, posons un regard plus profond, dotés du sens de l’analyse qui nous distingue et sachons nous poser les questions d’actualité. Que peut-on en tirer de bon ? Que peut-on apprendre ?
Ô combien le Am Israël est beau, lumineux, lorsqu’on le compare aux usages et coutumes que nous croisons !
Mais peut-être aussi — dans une certaine mesure —, certains traits, certaines qualités ou comportements des nations peuvent inspirer notre Avodat Hachem. Et c’est là aussi une forme de noblesse : savoir reconnaître le bien partout, et l’élever vers D.
Cherchons le bien dans chaque phénomène. Voyons comment renforcer ce qui est positif, toute manifestation peut contenir des dimensions insoupçonnées, qu’il nous appartient de déceler, en extraire cette face cachée, à travers ce que nos yeux verront et ce que notre cœur et notre raison interpréteront.
Ainsi, nous élèverons nous au rang des Bné Gad et de Réouven, qui non seulement savent travailler la matière avec brio, mais sont aussi capables de combattre les forces du mal et de les anéantir.
Nec plus ultra : ils savent se lever pour défendre leurs frères et entrer les premiers dans la guerre pour Eretz Israël — terre de Kédoucha ultime.




