Lumières automatiques en copropriété : Comment rester Chomer Chabbat ?

Lumières automatiques en copropriété : Comment rester Chomer Chabbat ?

Entrer et sortir d’un immeuble alors que les lumières s’allument automatiquement à notre passage, dans les couloirs, escaliers et autres espaces communs… Voilà un véritable casse-tête pour ceux qui respectent le Chabbat, en Israël comme ailleurs.

Ce problème, nous le connaissons bien en France. Que faire lorsque les lumières de notre immeuble fonctionnent avec des capteurs de mouvement ? Est-il permis Chabbat de sortir de chez soi pour aller à la synagogue ou accompagner ses enfants au parc, sachant que chaque pas enclenchera un allumage ?

Deux principes halakhiques essentiels

Pour répondre à cette question, il faut connaître deux concepts fondamentaux en Halakha :

1. Grama (causation indirecte)

2. Pessik Réché (action inévitable à double effet)

1. Grama – L’action indirecte

Le terme Grama signifie « causer indirectement ».

Prenons un exemple classique : un incendie se déclare dans une maison. Pour éviter qu’il ne se propage, une personne place des cruches d’eau à proximité des flammes. Lorsque le feu les atteindra, elles exploseront et l’éteindront. Ici, l’action A (placer les cruches) entraîne l’action B (éteindre le feu) de manière différée et indirecte.

D’après la Torah, une action qui produit son effet après un délai, sans lien direct et immédiat avec le geste initial, est permise Chabbat. Comme écrit dans le verset : « Tu ne fera aucun travail » faire et interdit, entraîner un travail cela est permis (Chabbat 120b).

Cependant, les sages l’ont interdite, sauf en cas de force majeure. (Choulhan aroukh orah hayim 334,22)

C’est cette question qui se pose dans l’utilisation des minuteries Chabbat :

Avant Chabbat, il est permis de programmer une minuterie pour allumer ou éteindre une lumière.(Choulhan aroukh o’’h 252,5. Hazon ovadia Chabbat T1 p.140. Chemirat Chabbat kehilheta T1 ch13 alinéa 26)

Pendant Chabbat, il est interdit de la manipuler pour déclencher un allumage ou une extinction ultérieure, et ce d’ordre Rabbinique.

Toutefois, Rav Ovadia Yossef ainsi que Rav Shlomo Zalman Auerbach zatsa’’l apportent une nuance intéressante :

Cas concret : la minuterie de M. Benguigui

M. Benguigui a programmé sa minuterie pour que la lumière de son salon s’allume de 10h00 à 14h00 pour le repas, puis de 17h00 à 22h00 pour la fin de Chabbat. Chaque cran de la minuterie correspond à 15 minutes.

Sa femme lui dit :

— Aujourd’hui, j’ai invité des amies à 14h30 pour prendre le café, mais la lumière va s’éteindre à 14h00. Que faire ?

Nos Rabbanim proposent une solution :

Il est interdit de déclencher un allumage ou une extinction en manipulant la minuterie. Il est également interdit de manière générale de rapprocher un allumage ou une extinction.

Mais il est permis de prolonger son fonctionnement si elle est déjà allumée ou éteinte, en ajoutant des crans. (Yabia omer T4 siman 18. Chemirat Chabbat kehilheta alinéa 28)

 

Attention : si l’extinction est imminente, il est possible que le fait de toucher la minuterie provoque un allumage direct, ce qui serait assimilé à actionner un interrupteur, ce qui est strictement interdit.

2. Pessik Réché – L’action inévitable

Contrairement à Grama, où l’action interdite se produit avec un délai, le Pessik Réché concerne une action unique qui entraîne inévitablement un effet interdit.

Prenons un exemple concret :

Je déplace un banc posé sur la terre pour m’asseoir à l’ombre. En le tirant, je réalise deux actions simultanées :

1. Déplacer le banc (autorisé)

2. Creuser un sillon dans la terre (interdit Chabbat, car considéré comme labourer)

Nos sages discutent alors : ce déplacement est-il permis ?

Rabbi Shimon (avis le plus permissif) estime que si la personne désire réellement creuser le sillon, ou embellir son jardin en arrachant des herbes l’action est interdite. Mais si cela ne l’intéresse pas, alors l’action reste permise (Chabbat 104a).

Les décisionnaires sont divisés sur cette interprétation :

Le Arukh et le Yereïm : tant que l’interdit n’a aucun intérêt pour la personne (lo niha lé), il n’est pas pris en compte. L’action reste permise même si l’interdiction en question est d’ordre torahique.

Les Tossafot : si l’interdit est d’ordre torahique, il devient interdit d’après les sages, même s’il est non intentionnel.

En revanche, si l’interdit est d’ordre rabbinique, alors tout le monde s’accorde à dire que cette action double est permise (Pessik Réché délo niha lé derabanan).

C’est ici que notre question devient pertinente :

Le cas des capteurs de lumière Chabbat

M. Benguigui habite un immeuble parisien où les lumières des couloirs s’allument automatiquement grâce à des capteurs de mouvement.

Dès qu’il ouvre sa porte, la lumière s’allume.

Il s’agit d’un Pessik Réché : une action permise (marcher) entraîne directement une action interdite (allumer la lumière).

Que dit la Halakha ?

1. Si les ampoules sont incandescentes, leur allumage est un interdit torahique (car elles fonctionnent comme une flamme). Même si M. Benguigui ne cherche pas à allumer la lumière (lo niha lé), cela reste interdit d’après les sages.

2. Si les ampoules sont des LED, leur allumage est interdit uniquement d’ordre rabbinique (de peur de confusion avec une vraie flamme). Or, selon les Tossafot, un Pessik Réché délo niha lé sur un interdit rabbinique est permis.

 

Conclusion : si l’éclairage fonctionne avec des LED, il est permis de circuler dans l’immeuble Chabbat, même si les lumières s’allument automatiquement. (Voir plus loin la condition supplémentaire à remplir pour le permettre)

Une réflexion profonde sur l’allumage des lumières par capteurs Chabbat

À une époque, une question fondamentale me préoccupait quant à la structuration de cette décision rabbinique que je viens de vous exposer.

Imaginez que, chez vous, toutes vos lampes soient équipées de LED. Auriez-vous alors le droit de jouer avec la lumière en appuyant sur l’interrupteur, sous prétexte que ce qui vous intéresse est l’action de jouer avec l’interrupteur non l’allumage lui-même ?

Réponse : Un Pessik Réché n’est autorisé que lorsqu’une action permise entraîne de manière inévitable une action interdite. Il s’agit d’une situation où une seule et même action produit simultanément deux effets : l’un permis, l’autre interdit. Reprenons l’exemple du banc : en le déplaçant pour s’asseoir, on creuse involontairement un sillon dans la terre.

Mais ici, lorsqu’on appuie sur un interrupteur, il ne s’agit pas d’une action à double effet : l’interrupteur n’a qu’un seul rôle, allumer la lumière. Dès lors, il est évident et incontestable qu’il est interdit de jouer avec la lumière Chabbat, quel que soit son type d’éclairage, LED ou non.

Allons alors plus loin :

Si nous sommes tous d’accord sur ce point, alors qu’en est-il de l’allumage des lumières dans les parties communes d’un immeuble ?

N’est-ce pas là, la seule et unique manière d’allumer la lumière ?

Marcher ou bouger dans les couloirs équivaut à activer un interrupteur. Dès lors, comment peut-on permettre de se déplacer dans ces parties communes Chabbat, sachant que chaque mouvement entraîne inévitablement l’allumage des lampes ? Cela revient à enclencher la lumière aussi directement que si nous actionnions un interrupteur !

C’est une question explosive !

Mais rassurez-vous, j’ai récemment trouvé une réponse fascinante.

L’évolution technologique et son impact sur notre perception de l’allumage

Traditionnellement, allumer une lumière implique une action spécifique : presser un interrupteur. C’est encore le cas dans nos foyers. Mais depuis quelques années, pour des raisons d’économie d’énergie et de confort, des ingénieurs ont réfléchi à un moyen d’éviter de marcher dans le noir jusqu’à l’interrupteur des parties communes.

Leur solution ? Ne plus rendre l’homme acteur de l’allumage, mais adapter l’éclairage à sa présence.

L’idée était d’imbriquer l’activation des lumières non plus sur une action volontaire, mais sur un facteur extérieur : le mouvement. Ainsi, la lumière ne s’allume pas parce que l’homme effectue une action spécifique en ce sens, mais parce que l’environnement a été conçu pour réagir automatiquement à sa présence.

Dès lors, peut-on encore parler d’un Pessik Réché ?

Non.

Car ici, l’homme n’accomplit pas une action ayant deux conséquences simultanées. Il se contente de marcher, d’ouvrir une porte – des gestes entièrement permis Chabbat. C’est la lumière qui s’adapte à lui, et non lui qui allume la lumière.

Une nouvelle catégorie : Grama be Pessik Réché

Je nommerais ce phénomène « Grama be Pessik Réché », une combinaison subtile entre une cause à effet immédiate et une action indirecte.

D’un côté, il existe bien une conséquence directe : la lumière s’allume dès qu’un mouvement est détecté. Mais d’un autre côté, la conception même de cette technologie vise à dissocier l’homme de l’acte d’allumage. Ce n’est pas lui qui active la lumière volontairement ; celle-ci se déclenche automatiquement en fonction d’un paramètre extérieur, qu’il s’agisse d’un déplacement, d’un changement de température ou d’un objet en mouvement.

Ainsi, ce n’est plus l’homme qui allume la lumière à proprement parler, mais sa présence crée les conditions de son allumage. L’allumage est donc inévitable (Vaday Pessik Réché), mais l’homme n’en est pas le maître par une action précise et directe. Il est plutôt considéré comme celui qui est « gorem » (celui qui cause ou génère l’activation de la lumière), mais non comme celui qui l’allume directement. Il y a donc ici une dimension de Grama, une action indirecte.

Une distinction subtile, mais qui change tout.

 

Conclusion générale:

Si l’on peut éviter d’habiter ou de séjourner dans des immeubles où ce problème existe, c’est l’idéal.

Lorsque ce n’est pas possible et que l’éclairage est LED, il faut distinguer deux cas :

Si nous pouvons nous déplacer avec la lumière existante (lampes de secours, lumière naturelle), alors nous pouvons nous appuyer sur le principe de Pessik Réché délo niha lé béderabanan.

En revanche, une personne âgée ou malvoyante, pour qui l’allumage des lumières est essentiel, et qui sans cette dernière ne peut circuler avec sérénité, ne pourra pas s’appuyer sur cette permission. En effet, pour elle, l’éclairage a autant de valeur que le fait de marcher dans les parties communes.

Personnellement, j’ai également ce problème dans mon immeuble lorsque je suis chez moi et non dans mon logement de fonction. Heureusement, il y a une lucarne en haut des escaliers qui éclaire en journée, ce qui me permet de les utiliser. Cependant, en soirée, comme il n’y a pas de lumières de secours ni le moindre faisceau lumineux, c’est le noir absolu : il est impossible de voir quoi que ce soit. De ce fait, je reste à la maison.

Oui, oui, je reste bien à la maison le vendredi soir et je fais la tefila chez moi. Il n’est pas autorisé d’enfreindre un interdit rabbinique pour accomplir un hidour Mitsva et prier avec le tsibour (Voir Choulhan Aroukh, O »H, Siman 614.6, chaar hatsiyoun.  Chaaré Techouva 329.9 ).

Bonus: Pour les plus érudits d’entre nous 😉

La notion de pessik réché delo niha lé revient à plusieurs reprises dans les lois du Chabbat et mérite une réflexion approfondie. J’ai choisi de faciliter la compréhension de ces concepts sans rapporter toutes les sources halakhiques en détail.

Il est vrai que le Michna Beroura (Orah Hayim 320 :18) tranche que le pessik réché delo niha lé reste interdit d’ordre rabbinique. Toutefois, il rapporte également la permission du Hayé Adam dans les lois de tseda (315 :1, alinéa 5), qui autorise un pessik réché delo niha lé dans un interdit rabbinique lorsque cela implique une quelconque souffrance (tsaar).

On aurait pu faire la distinction entre le cas d’une personne qui ne peut vivre chez elle sereinement à cause du froid ou de la peur des voleurs – comme dans l’exemple du cerf empêchant de fermer la porte – et notre situation actuelle, où il s’agit d’autoriser une personne à sortir de chez elle alors qu’elle ne manque de rien à l’intérieur. Toutefois, la souffrance demeure une souffrance, quelle que soit la configuration.

Preuves de la permissivité du pessik réché delo niha lé béderabanan

Parmi les preuves irréfutables que le pessik réché delo niha lé béderabanan est autorisé selon le Choulhan Aroukh, nous trouvons le siman 320 :18, où Maran affirme explicitement que la coutume suit l’avis de l’Aroukh et de Rabbenou Yerouham, selon lesquels même un pessik réché delo niha lé dans un interdit torahique est permis. Il ajoute qu’il est préférable d’indiquer aux gens de ne pas profiter du vin s’écoulant du tonneau, afin que cela devienne un interdit rabbinique et puisse ainsi être autorisé selon l’avis des Tossafot.

De plus, dans ce même siman (320 :20), le Choulhan Aroukh mentionne que, selon certains avis interdisant le pessik réché delo niha lé dans un interdit rabbinique, il faudrait veiller à ne pas colorer des tissus avec les résidus alimentaires restant sur les mains après un repas. Or, s’il considérait cela comme une interdiction stricte, il l’aurait affirmé de manière explicite. En réalité, il ne semble pas retenir cette position rigoureuse, tant que l’individu ne cherche pas à tirer profit directement de l’interdit rabbinique au même titre que son action permise.

Enfin, dans le siman 314 :1, nous retrouvons cette même permissivité du pessik réché delo niha lé béderabanan, notamment dans le cas du couteau planté dans un tonneau (Michna Beroura 10-11).

 

Considération pour les difficultés des personnes concernées

Je suis conscient que certains Rabbanim adoptent une approche plus rigoureuse sur cette question. Toutefois, comme le rappelle souvent Rav Itshak Yossef Chlita, il ne suffit pas d’être confortablement assis à son bureau, d’étudier la Torah et de rédiger des responsa. Il est essentiel de se mettre à la place de ceux qui rencontrent des difficultés, de comprendre leur détresse et de savoir leur apporter des solutions adaptées.

Nos Sages nous enseignent une règle fondamentale : « Ne juge pas ton prochain tant que tu ne te trouves pas à sa place » (Pirké Avot 2 :4). Ainsi, ces Rabbanim adoptant une position rigoureuse, qu’ils soient en Israël ou ailleurs, auraient sans doute revu leur position s’ils avaient eux-mêmes vécu en France, enfermés chez eux du matin au soir. Ils auraient alors compris la nécessité de s’appuyer sur les avis permissifs de cette règle générale du pessik réché delo niha lé béderabanan, avis qui, rappelons-le, est unanime selon l’Aroukh et même les Tossafot dans notre cas, qui ne concerne qu’un interdit rabbinique.

Il reste surprenant que le Michna Beroura ne tranche pas en accord avec l’avis des Tossafot. Toutefois, on peut comprendre sa prudence : il ne veut pas établir un principe général selon lequel toute Pessik Réché délo Niha Lé dans un interdit dérabannan serait systématiquement autorisée. Une telle permissivité risquerait d’ouvrir la porte à une multiplication d’actions qui, bien que techniquement permises, videraient progressivement le Chabbat de sa dimension spirituelle. Ainsi, plutôt que d’autoriser sans restriction, le Michna Beroura semble adopter une approche plus nuancée : tolérer cette permission uniquement en cas de nécessité, lorsque cela permet de préserver l’esprit du Chabbat plutôt que de le compromettre.

Ressources complémentaires

Vous trouverez ci-dessous plusieurs liens où nos Rabbanim expliquent en détail la notion de pessik réché, des éclairages Led…

Cour sur la notion de pessik réché delo niha lé béderabanan:

Rav Ovadia Yossef sur la notion de pessik réché delo niha lé béderabanan :

Rav David Yossef sur l’éclairage à Led :

https://youtu.be/Oc-M2YUS-8k?si=jQN4gRedANRuKSzr

 

Rav David Yossef : passage dans les escaliers où la lumière s’allume automatiquement :

https://youtu.be/2aoGGlzZxSM?si=oSy7-TjkrLShQ_KH

Édito

Hello les amis, Dites-moi… vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi j’ai intitulé mon site Dvar Matok ?

Eh bien figurez-vous qu’à l’époque, quand j’étais encore jeune 😂, mon oncle Y. me disait souvent lors de nos rencontres, en hébreu :

“Yech lekha eze Dvar Matok al haParacha?” — Tu as un petit Dvar Torah doux sur la Paracha ?

Alors voilà… il est là. Doux, agréable… et parfois même aigre-doux, dirais-je.

Oui, j’aime bien vous piquer un peu, vous surprendre, vous faire réfléchir autrement.

Allez, c’est reparti de plus belle.

À très vite, et n’hésitez pas à me laisser un feedback dans les commentaires ou par mail.

R. Yehouda

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