Commander et se faire livrer un colis Amazon pendant Chabbat ? Ouvrir le colis ?

Question de C: Bonjour Rav,

J’ai une série de questions concernant les commandes sur Amazon :

1. Ai-je le droit de commander un article lorsque la plateforme m’indique que l’estimation de livraison est prévue pour ce samedi, jour de Chabbat ?

2. Si Amazon me laisse explicitement le choix entre deux possibilités, par exemple une livraison le samedi ou une livraison le lundi, ai-je le droit de cliquer sur l’option du samedi ?

3. Si le livreur sonne chez moi pendant Chabbat, ai-je le droit de récupérer le paquet, de l’ouvrir et d’en profiter le jour même ?

Merci pour votre aide et pour toutes les réponses du site.

Réponse:  Chalom ouvraha,

C’est une question magnifique et extrêmement pratique. Elle nous permet de plonger dans les rouages de la technologie moderne à la lumière des principes éternels de notre sainte Torah.

Pour y répondre de la manière la plus claire et la plus complète, nous allons analyser ensemble les cinq piliers halakhiques qui structurent l’achat, puis nous verrons les règles concrètes concernant la réception du colis le jour de Chabbat. Vous allez voir qu’en réalité, la Halakha nous permet tout à fait de commander, de cliquer sur l’option du samedi et même de profiter du produit sous certaines conditions.

Voici pourquoi concernant l’achat :

1. Ce n’est qu’une estimation, pas une certitude

Le premier point, c’est le réalisme du terrain. Ce que le site affiche sur votre écran n’est pas un engagement absolu, ce n’est qu’une estimation statistique. Dans la réalité, les colis arrivent fréquemment en avance ou en retard. Dès le départ, il n’y a donc aucun acte définitif et certain qui cible le Chabbat.

2. Le statut de Kablan : Amazon agit pour son propre intérêt (A’daata denafchei)

En Halakha, la société Amazon n’est pas un employé à votre service, mais un entrepreneur indépendant (Kablan).

Si Amazon met un point d’honneur à proposer un service ultra-rapide, y compris le week-end, ce n’est pas pour accomplir la volonté du client juif, mais pour sa propre image de marque et pour écraser la concurrence. Le livreur court pour faire son travail et toucher son salaire. Tout ce système tourne pour l’intérêt exclusif d’Amazon (A’daata denafchei ka’avid), le Juif n’est pas le moteur de l’action.

3. L’intermédiaire informatique et le Amira le-Amira

Quand vous validez votre choix, vous ne demandez pas explicitement au livreur de prendre son camion le Chabbat. Vous effectuez un simple clic sur un écran. Cette information est reçue par un serveur, qui l’envoie aux logiciels d’Amazon, qui la transmettent aux entrepôts, qui la confient ensuite aux transporteurs…

C’est ce qu’on appelle en Halakha une « Amira le-Amira » (un intermédiaire non-juif qui passe l’ordre à un autre non-juif). Comme nous allons le voir dans la source ci-dessous, cette configuration est parfaitement autorisée lorsque l’action est initiée avant Chabbat. (Voir dans le Choulhan Aroukh O »H 307 le concept de amira le-amira qui n’est interdit que le jour du Chabbat.. et pas avant Chabbat; Beour Halakha, hatham Sofer)

4. Le principe de Marbé be-chi’ourim (La tournée générale)

Il faut bien être conscient que le livreur ne charge pas son camion et ne fait pas le voyage uniquement pour votre colis. Il effectue une tournée globale dans le quartier pour des dizaines d’autres clients non-juifs. Le fait d’ajouter votre colis à sa cargaison ne crée pas un travail spécifique pour vous. Cette notion d’augmenter la charge de travail d’un non-juif (Marbé be-chi’ourim) est permise dès lors que l’ordre global a été donné avant Chabbat.

La source textuelle dans le Yalkout Yossef

Pour appuyer ces points, voici la traduction textuelle de ce qu’écrit le Rav Itshak Yossef chalit »a dans son ouvrage phare, le Yalkout Yossef (Édition 2011, Siman 247), concernant le cas d’époque des courriers express ou des télégrammes :

« 1) Il est permis d’envoyer une lettre express ou un télégramme à l’étranger, même s’il est clair que la lettre sera apportée à son destinataire le jour de Chabbat. En effet, le bureau de poste et les employés sont non-juifs, et la livraison de la lettre au destinataire est effectuée par un coursier non-juif. De plus, l’expéditeur ne s’adresse pas directement au coursier qui apporte la lettre, mais uniquement à l’employé des postes… Et il est permis de glisser une lettre dans la boîte aux lettres la veille de Chabbat, même si l’on sait que la poste non-juive s’occupera de l’acheminement de la lettre pendant Chabbat.

2) Un colis qui a été apporté de l’étranger pendant Chabbat, par l’intermédiaire d’une société de livraison non-juive, il est permis de profiter des produits se trouvant dans ce colis, puisque le non-Juif a agi de sa propre initiative et dans le but de son propre profit. Et ce, même si le colis a été apporté par une voie interdite [pendant Chabbat], comme par exemple en venant de l’extérieur du T’houm (la limite de déplacement du Chabbat) ou en passant par le domaine public (Rechout HaRabim).»

Et dans les notes explicatives (He’arot), le Rav cite le Chvout Yaakov, le Havath Yaïr et le Hatham Sofer pour détailler notre logique exacte :

« …Le Maharcham (chou »t t.3 hachmatot au t.1 siman 237) rapporte la réponse du Rav Chvout Yaakov (t.2 siman 42) qui écrit : selon la réalité de notre époque, même les courriers express n’arrivent qu’après quelques jours, cela n’est donc pas considéré comme si l’on ordonnait de livrer pendant Chabbat. Et même si la lettre arrive immédiatement le jour de Chabbat, l’expéditeur paie l’employé des postes, et l’employé, dans le cadre de ses fonctions, envoie un coursier pour remettre la lettre. Le coursier agit ainsi sur l’ordre de l’employé des postes, et non sur l’ordre du Juif. L’employé le fait pour son propre intérêt, car cela fait partie de ses fonctions pour lesquelles il reçoit un salaire ; il agit donc pour son propre compte (A’daata denafchei ka’avid).

De même, dans le chou »t Mahazé Eliyahou (siman 37), il est écrit qu’il faut être indulgent en la matière car le non-juif effectue sa tournée avec d’autres lettres, et selon plusieurs décisionnaires, il est permis d’augmenter la charge globale de travail (Marbé be-chi’ourim) la veille de Chabbat. De plus, il s’agit d’une demande indirecte (Amira le-Amira)… et la veille de Chabbat, une demande indirecte est tout à fait permise d’après le Havath Yaïr et le Hatham Sofer »

Voir également Minhat Itshak T.6 siman 18 שיש ללמד זכות על העושים כן.

5. Vous n’êtes pas encore propriétaire !

Pour finir, un argument juridique majeur vient sceller la permission :

Lorsque vous commandez sur Amazon et que le colis est acheminé le samedi, le livreur transporte une marchandise qui, d’un point de vue strictement halakhique, appartient encore entièrement à l’entreprise. Il effectue ce travail pour le compte d’Amazon, et non le vôtre. Par conséquent, le client juif n’assume aucune responsabilité pour ce transport le jour de Chabbat.

​Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut se pencher sur un principe fondamental de la Guemara dans le traité Kidouchin (28b).

​À l’origine, selon la loi de la Torah (Min Hatorah, Maot Konot), c’est le paiement de l’argent qui finalise l’acquisition et transfère la propriété. Dès que vous payez, l’objet est à vous.

Cependant, nos Sages ont institué un décret pour modifier cette règle (Vekhakhamim gazrou) : ils ont instauré l’obligation d’un acte d’acquisition physique — le Chinouï Rechout (le changement de domaine, par exemple lorsque l’objet entre chez vous ou que vous le prenez en main) — pour que le transfert de propriété soit effectif.

​Pourquoi les Sages ont-ils instauré ce décret ? C’est précisément par crainte de la négligence du vendeur.

Si l’objet devenait la propriété de l’acheteur dès le paiement, le vendeur, n’étant plus responsable, ne se soucierait plus de sa protection. En cas d’incendie accidentel, il pourrait simplement dire à l’acheteur : « Ton blé a brûlé dans ma grange, ce n’est plus mon problème, puisque tu m’as payé et que l’objet t’appartient. » Pour forcer le vendeur à rester vigilant et à veiller sur la marchandise, les Sages ont décrété que tant que l’objet n’a pas changé de domaine, l’acquisition n’est pas finalisée.

​Fait remarquable : la loi française moderne (Article L. 216-4 du Code de la consommation) applique exactement la même logique ! En droit civil français, le transfert des risques ne se fait pas au moment du paiement, mais uniquement lorsque le consommateur prend « physiquement possession » du bien.

C’est pour cette raison juridique qu’Amazon est tenu de vous rembourser ou de vous renvoyer l’article en cas de perte, de vol ou d’endommagement pendant le transport, ou même s’il disparaît avant que vous ne l’ayez récupéré. Tant que le colis n’est pas entre vos mains, légalement, le risque est pour Amazon.

​En appliquant cette double logique, halakhique et civile : tant que le colis n’est pas effectivement livré chez vous, il reste la propriété exclusive d’Amazon. Le livreur transporte donc le propre bien d’Amazon. Vous avez donc le droit, selon cette analyse, de passer commande et de valider l’option de livraison pour le samedi.

Comment agir au moment de la livraison le jour de Chabbat ?

Si le livreur se présente chez vous le jour de Chabbat, voici les règles concrètes à suivre pour la réception, l’ouverture et l’utilisation du paquet :

La réception du colis : Il faut faire attention à ce que le non-juif pose ou vous remette le paquet directement chez vous, à l’intérieur de la maison.

🚧Attention à ne pas sortir vous-même votre main à l’extérieur de la maison pour récupérer le paquet des mains du livreur (afin d’éviter d’entrer dans les questions de transport entre le domaine public et le domaine privé).

S’il y a du mouktsé à l’intérieur : Si le colis contient un objet mouktsé (comme un appareil électronique ou un outil), vous devez dire au livreur de le poser par terre chez vous à la maison. Vous aurez ensuite le droit de repousser et de mettre ce carton de côté en le poussant avec le pied. (Choulhan Aroukh O »H 311.8 Michna beroura s »k 30; Choulhan Aroukh O »H 308.3, Michna beroura s »k 13; Yalkout Yossef 308.11)

L’ouverture et l’utilisation : S’il s’agit d’un objet ou de vêtements permis le jour du Chabbat (comme un vêtement pour Chabbat, un livre, ou de la nourriture), on pourra tout à fait ouvrir le paquet et en faire usage le jour même de Chabbat. Comme pour l’ouverture de n’importe quel paquet de gâteaux ou de chips…

Cela reste permis même si le colis est arrivé d’en dehors du tehoum Chabbat (la limite géographique de déplacement le Chabbat), comme le précisent le Yalkout Yossef (ibid) ainsi que le Ben Ich Haï dans son livre Rav Pealim (O »H Tome 4, siman 34); Beour Halakha 307.15 ‘tov lizaher’ au nom du Gr »a)

En conclusion, tout le processus est permis, de la commande jusqu’à l’utilisation du produit, en restant simplement vigilant sur la manière dont le livreur vous remet le colis à la maison.

Bien entendu, au cas où une signature vous est demandée, il est strictement interdit de signer quoi que ce soit. Vous lui direz simplement que vous ne pouvez pas signer, il signera à votre place ne vous inquiétez pas pour ça. Et s’il ne veut pas? eh bien qu’il repasse le lendemain !!

Bessorot Tovot, et à bientôt sur Dvar-Matok.fr !

Édito

Hello les amis, Dites-moi… vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi j’ai intitulé mon site Dvar Matok ?

Eh bien figurez-vous qu’à l’époque, quand j’étais encore jeune 😂, mon oncle Y. me disait souvent lors de nos rencontres, en hébreu :

“Yech lekha eze Dvar Matok al haParacha?” — Tu as un petit Dvar Torah doux sur la Paracha ?

Alors voilà… il est là. Doux, agréable… et parfois même aigre-doux, dirais-je.

Oui, j’aime bien vous piquer un peu, vous surprendre, vous faire réfléchir autrement.

Allez, c’est reparti de plus belle.

À très vite, et n’hésitez pas à me laisser un feedback dans les commentaires ou par mail.

R. Yehouda

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